Etranges, les vœux présidentiels pour 2010 ! Pas par leur contenu : tout va très bien, on a gagné contre
la crise, tous ensemble, tous ensemble, mais surtout grâce à l’action de nos merveilleux pouvoirs publics ; et même s’il reste quelques efforts à consentir, la lumière brille au bout du
tunnel, d’autant plus vive que nous nous en sommes beaucoup mieux sortis que beaucoup d’autres, cocorico, vive la République, vive la France.
En somme, c’est fou la chance qu’on a d’avoir un président comme ça !
Non, les vœux de Nicolas Sarkozy, ce 31 décembre, n’étaient pas étranges par leur contenu, mais par leur manière, à
cent mille lieues de l’image de président « cool et fun », à l’américaine, à la Kennedy, qu’il avait voulu donner de lui-même jusqu’à présent. Faut-il imputer ce changement à l’effet
Obama, imbattable sur ce terrain ? Costume anthracite, chemise blanche et cravate bleue, conventionnel jusqu’à la caricature, le président français s’est exprimé sur un fond décoratif
presque austère : une vue de l’Elysée dans une tonalité blanche, bordée par les deux autres couleurs du drapeau national, Marseillaise et patrouille de France en ouverture. Il était évident
que Nicolas Sarkozy, l’attitude plutôt figée, lisait son texte sur un prompteur.
Quant au contenu, il serait trop long ici de tout en reprendre pour tout commenter ; je me contenterai de
quelques remarques.
Les trois mots inconnus de Sarkozy
Sur l’ensemble de ce discours très convenu et très optimiste, il est trois mots que le président de la République
n’a jamais prononcé : déficit, Sécu, et dette.
Pour mémoire, le déficit public prévu par le Projet de loi de finances 2010 s’élève à 116 milliards d’euros. En
2007, avant la crise, il avoisinait 42 milliards et l’on trouvait que c’était considérable.
Le rapport Pébereau, remis à Thierry Breton en décembre 2005, tirait la sonnette d’alarme à propos de la dette
publique, qui s’élevait fin 2004 à 1 067 milliards d’euros. Elle dépasse aujourd’hui 1457 milliards.
Le déficit de la Sécurité sociale devrait atteindre, selon les prévisions officielles, 30,6 milliards d’euros cette
année, alors qu’on le considérait déjà comme pharamineux lorsqu’il n’atteignait « que » 12 milliards… en 2007.
De ces réalités-là, Nicolas Sarkozy n’a pas dit un mot. Il a annoncé, en revanche, « un plan d’investissement
sans précédent » grâce auquel « nous allons pouvoir accomplir la révolution numérique, donner à tous l’accès au haut débit, numériser nos livres pour que notre langue, notre culture
puissent continuer à rayonner, mais aussi créer 20 000 places d’internats d’excellence pour rétablir une réelle égalité des chances, et doter notre enseignement supérieur et notre recherche de
moyens considérables pour réussir le pari de l’intelligence. » Avec quel argent ?
Les rêves présidentiels se fracassent sur les réalités
Il a parlé, aussi, de la « nouvelle organisation mondiale (qui) se dessine à travers le
G20 », dont le sommet de Copenhague a pourtant montré les limites.
Il nous a expliqué que « l’Europe s’est enfin dotée des institutions qui vont lui permettre d’agir et la
France a continué à se transformer », sans préciser que ces nouvelles institutions, imposées aux peuples contre leur volonté, visent à l’anéantissement des souverainetés
nationales.
Il s’est réjoui de la réforme du lycée, qui se réduit en réalité à un gadget sans signification et même dangereux
puisqu’elle devrait faire table rase de l’histoire en classe de Terminale, pour la section scientifique.
Il a osé parlé d’« un service minimum dans les transports publics qui fonctionne », alors qu’ en
région parisienne, la récente grève de la RATP s’est traduite pour les passagers du RER A par trois semaines de complications insupportables.
Il a évoqué la création d’« un fonds souverain à la française qui se tient désormais aux côtés de nos
entreprises pour les aider à se développer et pour les protéger », sans préciser que ces mêmes entreprises seront demain soumises à la taxe carbone, qui les handicapera par rapport à la
concurrence mondiale.
Le président de la République prend-il ses rêves pour la réalité ?
La leçon de politesse du président
« Casse-toi-pauvre-con »
Pour finir, Nicolas Sarkozy nous a donné aussi un petit cours de morale dont nous avions bien besoin :
« Respectons-nous les uns les autres, faisons l’effort de nous comprendre, évitons les mots et les attitudes qui blessent, a-t-il dit. Soyons capables de débattre sans nous
déchirer, sans nous insulter, sans nous désunir. » Venant du président « Casse-toi-pauvre-con », voilà qui prête à la méditation…
Il faudrait tout reprendre et tout commenter de ces vœux présidentiels, qui annoncent sur un ton quasi-prophétique
une bonne nouvelle après Noël : « au cours de cette année, au milieu des difficultés de toutes sortes, un monde nouveau a commencé à se construire ».
Nous nous contenterons de souhaiter à nos compatriotes, à l’aube de cette nouvelle année, d’être un peu moins pris
pour des veaux par leurs gouvernants – une tradition semi-séculaire, paraît-il.
Et pour le reste, bonne année quand même !
Eric Letty