Comment représenter Dieu au cinéma sans que l’on dise aussitôt : Dieu, c’est du cinéma !
Deux films tout récents contribuent à répondre à cette question : l’un, d’un réalisateur qui ne fait pas dans le fracas médiatique mais qui en est quand même à son troisième film. Sans une concession. L’autre, d’un réalisateur habitué aux projecteurs de la télé, mais qui, cette fois, semble bien sortir ses tripes pour de bon.
J’ai vu le premier film, celui d’Eugène Green avec une sorte de ravissement muet. Vous allez sans doute me traiter de midinette, mais moi au cinéma, il faut que je pleure ou que je rie. Cette fois : rien. Ni l’un ni l’autre. Mais un poids. Tout sauf l’indifférence.
L’histoire de Julie de Hauranne n’est pas originale, elle est emblématique. Cette jeune femme, de mère portugaise, vient à Lisbonne comme actrice. Elle joue dans un film qui s’appelle La religieuse portugaise… comme le film que nous regardons. Voulant s’approprier la ville, elle erre dans Lisbonne la nuit. Cette ville est comme toutes les belles femmes, toujours une autre. Dès le premier soir, par hasard, Julie entre dans une église illuminée ; elle voit prier, devant l’autel… son double pour de vraie : la religieuse portugaise. Elle sort précipitamment, mal à l’aise. Elle se renseigne. Dans le quartier on l’appelle « la sainte ». Irrésistiblement attirée, Julie revient encore une fois, puis une troisième fois. La rencontre se fait à ce moment là… rencontre ? Fusion spirituelle plutôt de deux femmes dont l’expérience de la vie paraît si différente, l’une collectionnant les amants et souffrant à chaque séparation comme si c’était la première fois. L’autre, vouée tout entière à l’amour du Christ et uniquement occupée à faire en sorte de ne plus « assiéger Dieu », de le laisser être en elle, de se laisser totalement investir par lui. Il n’y a qu’un amour ! Ce n’est pas tout à fait l’histoire de Marie Madeleine qui se rejoue, mais presque. En lieu et place du Christ, son amante : la religieuse portugaise. Elle explique à Julie comment ne plus avoir mal, en acceptant que l’amour porte non à une fusion/disparition dans l’autre, mais à l’enfantement. Enfantement de soi même d’abord. Le jeune Vasco lui montrera ensuite une autre dimension, active, pratique d’un amour qui ne se contente pas des vœux pieux mais sait bouleverser le ciel et la terre. Sans bruit.
Pas originale cette histoire, mais emblématique de l’itinéraire de l’âme chrétienne. Il n’est pas explicitement question de Dieu dans le parcours de Julie. Mais elle trouve Dieu dans les œuvres de l’amour, qui ne se réduisent pas à l’œuvre de chair. Avouez que c’est tout l’Evangile. Simplement. C’est le B A BA de l’évidence chrétienne, que nous découvre Eugène Green. Sans la nommer, mais en la désignant avec une éloquence toute baroque qui n’appartient qu’à lui.
Allez voir ce film de toute urgence : deux salles à Paris cette semaine.
Je voudrais vous dire deux mots à propos du deuxième film, que je n’ai pas encore vu : Hadewijch de Bruno Dumont, réalisateur tout récemment des Derniers jours du monde. Je ne vous parlerai pas du film, puisque je ne l’ai pas vu, mais je laisserai parler Bruno Dumont, interviewé dans La Vie cette semaine : « L’absolu est dangereux. Même s’il peut partir d’un bon sentiment. Ce pur amour de Céline (qui est « Hadewijch rediviva ») est beau. Mais la pureté n’existe pas. L’être humain est moyen, médiocre. Il faut donc renoncer aux absolus. Et redécouvrir l’ordinaire des choses. Le bonheur est là, vraiment ! Il y a une vraie sainteté, un vrai sacré, mais ils sont humains. Il faut reprendre à l’Église ce qu’elle nous a pris – la grâce, la vie spirituelle – car elle nous enferme dans un discours clos. Beaucoup de gens aujourd’hui sont malheureux car, en tournant le dos à la religion, ils renoncent au sacré et à la vie spirituelle. Deux dimensions indispensables à toute vie ».
Rassurez-vous je ne vais pas me lancer dans une analyse compliquée. Je dirai simplement que contrairement à Eugène green, qui laisse le mystère se déployer et nous envelopper tous, lui, Bruno Dumont, refusant d’emblée l’absolu, veut le beurre et le prix du beurre : pour lui, le bonheur est dans le pré, et la sainteté, comme l’agence du Crédit Agricole, forcément « près de chez vous ».
Bon courage Bruno Dumont. Quand vous vous serez lassé de chercher en vain la sainteté près de chez vous, vous retrouverez sans
doute (et plus vite que vous ne le croyez vous même) le bon sens de la foi et vous comprendrez que la foi, parce qu’elle est la science de notre métamorphose, n’a rien à voir avec un discours
clos.
Le mois de mai est propice aux conflagrations sociales. Qu’en sera-t-il du cru 2010 ? Le mois d’avril, déjà, a été
marqué par une grève des transports. Ce 12 mai, les enseignants ont à leur tour appelé à la grève pour protester contre les « coupes budgétaires » et les suppressions – ou plutôt les
non-remplacements – de postes. Les syndicats fourbissent leurs mégaphones en prévision de la réforme annoncée des retraites, dont ils savent ne rien avoir à craindre puisque le président de la
République a déjà fait savoir qu’on ne toucherait pas à l’essentiel – à savoir, à la sacro-sainte répartition. Et dans ce contexte, François Fillon vient d’annoncer le gel des dépenses publiques
pour trois ans, ce qui n’aura rien pour plaire aux fonctionnaires.
Les traditionnelles manifestations organisées par les syndicats le 1er mai n’ont, certes, pas attiré la foule des grands jours. Si les patrons des grandes confédérations voulaient en faire un
test avant la réforme des retraites, c’est raté : à Paris, 45 000 personnes ont défilé – à peine le quart de ce que les cortèges avaient mobilisé l’an dernier. Encore s’agit-il du chiffre retenu
par les organisateurs : la police, quant à elle, a compté 21 000 manifestants. Une gifle.
Or cette gifle arrive un mois et demi seulement après l’échec cuisant de la droite aux élections régionales et au moment où Nicolas Sarkozy s’enfonce dans les sondages. On aurait pu s’attendre à
ce que les syndicats recueillent les fruits du désamour, surfent sur la victoire – certes relative, mais néanmoins… – de la gauche, rassemblent les mécontents.
C’est le contraire qui s’est produit. Bernard Thibault, François Chérèque, Jean-Claude Mailly peuvent se gratter la tête : le syndicalisme n’est pas moins en panne que la politique. La nouvelle
n’est d’ailleurs pas bonne non plus pour les partis de gauche ; elle s’inscrit dans la logique qui a conduit la moitié du corps électoral à faire l’élection buissonnière au mois de mars.
Nous sommes entrés, semble-t-il, dans une période d’attente. Qu’attend-on ? La crise financière se rappelle au bon souvenir des peuples ; on se demande si d’autres Etats ne vont pas subir le sort
de la Grèce, combien de temps tiendra l’euro et si le dernier plan de sauvetage suffira à éviter le pire ; aux grèves des bus caillassés dans les banlieues succèdent les débats sur la burqa et
les affaires de polygamie ; l’enterrement du deuxième volet du Grenelle laisse indifférent le bon peuple, qui apprend que les avions ne volent plus pour cause d’éruption volcanique et que la
première puissance du monde se montre impuissante à endiguer la marée noire géante qui menace ses côtes, faute de parvenir à fermer un puits sous-marin.
A la télévision, les Français regardent ces Grecs, dont l’Etat est acculé à la faillite par les spéculateurs et pour lesquels l’Europe entière est invitée à se serrer la ceinture, affronter
durement la police parce qu’ils refusent, alors que leur pays est pratiquement en faillite, de perdre leurs 13e et 14e mois de salaire. Et si rien n’est fait, leur dit-on, le même sort menace
l’Espagne, le Portugal, l’Irlande… Pourquoi pas, à terme, la France ? On a l’impression que le temps est suspendu en attendant de savoir dans quel sens penchera l’Histoire.
Dieu merci, le joli mois de mai est aussi celui de la Sainte Vierge. « C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, A la Vierge chérie, disons un chant nouveau… » proclame un vieux
cantique. Et le pape Jean Paul II déclarait en 1979 : « C'est en effet son mois. Le temps de l'Année liturgique et ce mois de mai nous invitent à ouvrir nos cœurs à Marie d'une façon toute
spéciale. »
N’est-elle pas reine de France ?
Eric Letty
éditorial du n° 827 actuellement en kiosque (www.trouverlapresse.com)