Ca y est : on reparle du communisme. Ce grand système que l’on croyait mort depuis la chute du Mur de Berlin continue à passionner les intellectuels. Il ne faut pas oublier que c’est Platon qui, le premier, a développé l’idée communiste, en s’appuyant d’ailleurs sur les réalisation sociales étonnantes de la grande rivale d’Athènes : Sparte. Education collective des enfants, discipline de fer, communisme des femmes, égalité stricte des hommes et des femmes (« ce que fait un cheval, une jument ne le fait-elle pas aussi ? » demande le Socrate platonicien avec sa légendaire sagesse). Oui, tout cela est dans Platon. Et ce n’est pas le passage de témoin manqué entre Brejnev et Gorbatchev qui va interdire aux intellectuels de cultiver le fantasme du communisme.
Cette semaine, Le Monde distribue à prix cassé le Manifeste communiste de Karl Marx. Et les intellectuels occidentaux intéressés par le sujet se sont groupés pour essayer de définir la figure du communisme, tel qu’il peut encore exister, ce que Alain Badiou, l’actuel Mentor de cette génération orpheline d’idéologie et qui ne se résigne pas à l’être, appelle prudemment « l’hypothèse communiste » ou encore (c’est le titre du recueil des conférences qui vient de paraître) « l’idée du communisme ». Il n’en faut pas davantage pour que Le Monde des Livres, sur quatre grandes pages, invoque « le spectre du communisme ». Un spectre qui trouble encore les bourgeois libéraux, il faut croire !
Au même moment, au Centre Saint Paul, Kostas Mavrakis est venu parler non pas de l’idée communiste, mais de la méthode d’analyse et d’observation proposée par Karl Marx dans Le Capital.
Dans les années Soixante, souvent, les curés, « dans leur volonté farouche de vivre et de mourir à l’avant-garde de leur siècle » (Bernanos), faisaient profession de marxisme. Mais ils isolaient la pensée idéaliste du jeune Marx (celui de l’Idéologie allemande) et ils snobaient le Capital et le Marx matérialiste, celui de la maturité. Le calcul du Père Jean-Yves Calvez, jésuite, mort le 11 janvier 2010, était simple : le matérialisme c’est mal. L’idéalisme c’est bien. Idéalisons Marx, il ne pourra que se bonifier et on en fera une référence acceptable pour les Bulletins paroissiaux en tous genres. On pourra, à travers lui glorifier l’homme et sa capacité non pas seulement à contempler le monde mais à le changer.
Calcul faux, qui a emmené l’Eglise sur les pentes glissantes de la théologie de la Libération. Ce calcul me fait irrésistiblement penser à une question posée par Charles Maurras au jeune Henri Massis qui venait le voir : « Jeune homme, qu’est-ce qui est le plus faux, le matérialisme ou l’idéalisme ? » Et Maurras de conclure sans laisser à son interlocuteur le temps de répondre : « C’est l’idéalisme, parce qu’il ment plus ». Dieu sait que l’idée du culte de l’homme a fait des ravages dans la liturgie, dans la théologie, dans les méthodes catéchétiques ! Dieu sait que cet idéalisme de gauche a fait des petits parmi les clercs, qui votent souvent pour des candidats d’ultra-gauche.
Au Centre Saint Paul, Kostas Mavrakis nous expliquait que l’idée du communisme était un leurre politique, que Marx lui-même ne l’avait jamais développé comme tel et que seul compte la méthode d’analyse et d’observation mise au point, ce matérialisme historique qui distingue partout les forces productrices (les travailleurs) et les rapports de production (le système qui fait tenir ensemble l’esclave et son maître, le seigneur et son paysan, le patron et son ouvrier).
Certes les prophéties marxistes sont toutes fausses (il n’y a pas eu de paupérisation universelle attendue par l’auteur du Capital). Mais la description qu’il donne de la vie sociale en Occident à la fin du XIXème siècle n’est pas forcément sans intérêt, empruntant d’ailleurs beaucoup aux historiens louis-philippards que sont Guizot et Augustin Thierry.
Que faut-il garder du communisme ? Surtout pas son idée, cette idée au nom de laquelle on a fait des millions de morts au cours du XXème siècle. Surtout pas cette idée qui a vidé les églises plus efficacement encore que le consumérisme sans entrailles qui s’impose aujourd’hui. Mais la méthode d’analyse et d’observation mise au point par Karl Marx reste une manière séduisante d’organiser l’empirie. Oui, c’est une sorte d’empirisme organisateur, qui fonctionne encore pourvu qu’on veuille bien observer les faits sociaux tels qu’ils sont.
Il y a trente ans encore, Jean-Paul Sartre expliquait doctement que « le marxisme est l’horizon indépassable de l’esprit humain ». Le pire ? C’est qu’il était sincère. Aujourd’hui nous en sommes réduits à un laborieux exercice d’inventaire sur l’idée et sur la méthode du marxisme, qui, il ne faut pas se le cacher, recèle quelque chose de macabre. Nous intervenons sur un système, mais c’est une intervention qui ne sauvera rien ou presque rien, une intervention post mortem, juste capable de prélever un organe ici ou là, en vue d’une greffe éventuelle.
Alain Hasso
Le mois de mai est propice aux conflagrations sociales. Qu’en sera-t-il du cru 2010 ? Le mois d’avril, déjà, a été
marqué par une grève des transports. Ce 12 mai, les enseignants ont à leur tour appelé à la grève pour protester contre les « coupes budgétaires » et les suppressions – ou plutôt les
non-remplacements – de postes. Les syndicats fourbissent leurs mégaphones en prévision de la réforme annoncée des retraites, dont ils savent ne rien avoir à craindre puisque le président de la
République a déjà fait savoir qu’on ne toucherait pas à l’essentiel – à savoir, à la sacro-sainte répartition. Et dans ce contexte, François Fillon vient d’annoncer le gel des dépenses publiques
pour trois ans, ce qui n’aura rien pour plaire aux fonctionnaires.
Les traditionnelles manifestations organisées par les syndicats le 1er mai n’ont, certes, pas attiré la foule des grands jours. Si les patrons des grandes confédérations voulaient en faire un
test avant la réforme des retraites, c’est raté : à Paris, 45 000 personnes ont défilé – à peine le quart de ce que les cortèges avaient mobilisé l’an dernier. Encore s’agit-il du chiffre retenu
par les organisateurs : la police, quant à elle, a compté 21 000 manifestants. Une gifle.
Or cette gifle arrive un mois et demi seulement après l’échec cuisant de la droite aux élections régionales et au moment où Nicolas Sarkozy s’enfonce dans les sondages. On aurait pu s’attendre à
ce que les syndicats recueillent les fruits du désamour, surfent sur la victoire – certes relative, mais néanmoins… – de la gauche, rassemblent les mécontents.
C’est le contraire qui s’est produit. Bernard Thibault, François Chérèque, Jean-Claude Mailly peuvent se gratter la tête : le syndicalisme n’est pas moins en panne que la politique. La nouvelle
n’est d’ailleurs pas bonne non plus pour les partis de gauche ; elle s’inscrit dans la logique qui a conduit la moitié du corps électoral à faire l’élection buissonnière au mois de mars.
Nous sommes entrés, semble-t-il, dans une période d’attente. Qu’attend-on ? La crise financière se rappelle au bon souvenir des peuples ; on se demande si d’autres Etats ne vont pas subir le sort
de la Grèce, combien de temps tiendra l’euro et si le dernier plan de sauvetage suffira à éviter le pire ; aux grèves des bus caillassés dans les banlieues succèdent les débats sur la burqa et
les affaires de polygamie ; l’enterrement du deuxième volet du Grenelle laisse indifférent le bon peuple, qui apprend que les avions ne volent plus pour cause d’éruption volcanique et que la
première puissance du monde se montre impuissante à endiguer la marée noire géante qui menace ses côtes, faute de parvenir à fermer un puits sous-marin.
A la télévision, les Français regardent ces Grecs, dont l’Etat est acculé à la faillite par les spéculateurs et pour lesquels l’Europe entière est invitée à se serrer la ceinture, affronter
durement la police parce qu’ils refusent, alors que leur pays est pratiquement en faillite, de perdre leurs 13e et 14e mois de salaire. Et si rien n’est fait, leur dit-on, le même sort menace
l’Espagne, le Portugal, l’Irlande… Pourquoi pas, à terme, la France ? On a l’impression que le temps est suspendu en attendant de savoir dans quel sens penchera l’Histoire.
Dieu merci, le joli mois de mai est aussi celui de la Sainte Vierge. « C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, A la Vierge chérie, disons un chant nouveau… » proclame un vieux
cantique. Et le pape Jean Paul II déclarait en 1979 : « C'est en effet son mois. Le temps de l'Année liturgique et ce mois de mai nous invitent à ouvrir nos cœurs à Marie d'une façon toute
spéciale. »
N’est-elle pas reine de France ?
Eric Letty
éditorial du n° 827 actuellement en kiosque (www.trouverlapresse.com)