Sophie M* est professeur dans un collège difficile de la banlieue parisienne, classé en « Réseau Ambition Réussite ». Elle a accepté
de témoigner dans Monde et Vie de ce qu’elle vit quotidiennement au sein de cet établissement de l’Education nationale.
Monde et Vie : Pouvez-vous nous présenter votre collège ?
Sophie M. : C’est un établissement public classé en « Réseau Ambition Réussite » et situé en plein cœur d’une cité, dans une municipalité communiste de la banlieue parisienne. Il est fréquenté
uniquement par les jeunes de la cité, tous issus de l’immigration extra-européenne.
Dans quelles conditions enseignez-vous ?
Vous voulez que je vous raconte comment ça se passe chez nous ? Voilà quinze jours, un vendredi, le contrat d’une surveillante d’origine africaine arrivait normalement à expiration. Dès le début
des cours, des textos ont commencé à circuler sur les portables des élèves – ils passent leurs coups de fil pendant les cours –, appelant à « mettre le boxon » pour protester contre le départ de
cette surveillante et fixant rendez-vous avant la récréation. Lors de la sortie de cours qui précède la récréation, les élèves se sont emparés du collège, ont couru dans les couloirs, ont frappé
une enseignante, et en ont renversé d’autres. Ils ont investi le collège jusqu’à 11 heures, sans qu’il soit possible de les faire rentrer en cours. Les professeurs ont été insultés, menacés,
frappés et même blessés puisque certains d’entre eux sont allés porter plainte au commissariat. Les élèves sont ensuite sortis et ont organisé une manifestation devant le collège en lançant des
pierres. Les policiers n’ont pas pu intervenir, alors que le commissariat n’est pas très loin, et l’après-midi les cours ont dû être interrompus : le collège a été fermé. Pendant toute la semaine
qui a suivi, des policiers en civil et une brigade d’intervention éducative du rectorat ont été présents dans l’établissement. C’est comme ça pratiquement une semaine sur deux. L’an dernier, la
direction avait appelé la police parce que les élèves avaient décroché le drapeau français qui est normalement devant le collège, l’avaient traîné dans la cité et brûlé devant l’établissement. En
passant devant le commissaire qui se tenait sur le parvis, les collégiens crachaient sur ses chaussures. Par ailleurs, les élèves ont des armes, en général des couteaux, mais l’an dernier le
principal en avait pris un en train de se faire photographier avec des revolvers.
On est au bord de l’insurrection…
Tout à fait.
Comment réagissent les professeurs ?
Certains ont peur et ne disent rien, d’autres essaient de parler mais on leur dit qu’ils ont une mentalité de fachos, d’autres encore en ont assez et sont le plus souvent en arrêt maladie.
Qui les accuse d’avoir une mentalité de fachos ?
D’autres profs, qui trouvent des excuses aux élèves en disant qu’ils se conduisent ainsi à cause de leur milieu social, parce qu’ils sont pauvres, etc.
Est-il possible de faire cours dans des conditions pareilles ?
Pratiquement, pas. Sur une classe, trois ou quatre élèves sur vingt seulement travaillent et peuvent être sauvés. Non sans mal : cette minorité doit parvenir à s’imposer à la majorité qui ne veut
rien faire. Ce n’est pas facile.
La majorité n’a aucun avenir…
Non, mais ils ne veulent pas en avoir non plus.
Véronique Bouzou, enseignante qui a écrit un livre sur la violence scolaire, constate un rejet pur et simple de l’enseignement français…
C’est un rejet de l’école de la République et de son enseignement. Non seulement ils s’en moquent, mais ils le refusent volontairement. Ils nous insultent en nous disant : « vous êtes des
Français, on va parler la langue des François », et ils rigolent.
Que font les parents ?
On ne les voit pas. Et quand on les voit, ils disent qu’ils ne savent pas quoi faire et se mettent à pleurer, ou bien soutiennent leurs enfants en disant que nous sommes racistes. Nous avons
pourtant organisé des réunions d’information avec eux presque chaque semaine, les conseillers d’éducation les ont informés, ils ont eu accès aux fiches techniques la « mallette des parents », qui
expliquent comment se passe un conseil de classe, comment gérer un carnet de correspondance, ce qu’est un conseil de discipline… Ça n’attire que peu de parents et ce n’est pas très positif.
Actuellement la situation est bloquée.
Finalement, cette situation ne consacre-t-elle pas l’échec complet des pédagogistes qui, derrière Philippe Meirieu, prétendent qu’il faut que l’élève construise lui-même son savoir ? On
est à des années-lumières de ce type d’utopie.
Nous sommes dans un « Réseau Ambition Réussite », donc nous faisons à peu près tous les types de projets possibles et imaginables en matière de pédagogie. Ça n’aboutit pas à grand chose.
L’islam a-t-il une grosse place dans le collège ?
Bien sûr. Lors des fêtes musulmanes, on ne trouve pratiquement pas d’élèves dans l’établissement ; et quand ils sont convoqués devant le conseiller d’éducation ou le principal, ils jurent sur le
Coran.
Que pensez-vous des revendications actuelles des enseignants qui consistent à demander plus de surveillants ?
Il est vrai que nous manquons de surveillants. En outre, ils sont mal formés et souvent issus du même milieu que les élèves. Dans notre établissement, ils copinent avec eux plus qu’ils ne les
surveillent. Quant aux revendications des enseignants, elle sont à l’évidence récupérées par les syndicats.
Les syndicats sont pourtant assez mal placés, et portent une responsabilité dans la situation actuelle…
Ils essaient néanmoins de la récupérer en affirmant que c’est un problème avant tout politique et que s’il y avait plus de surveillants et de personnel, ça ne se passerait pas comme ça.
Qu’en est-il à votre avis ?
Ça aiderait peut-être, mais ce n’est pas ça qui résoudra le problème de l’islam, ni celui du refus de l’enseignement et de l’école française… Je crois que les événements actuels procèdent d’une
réaction en chaîne : ça a commencé dans quelques établissements et ça s’est propagé dans de nombreux autres. Ça ne tient pas au hasard.
Vous pensez que c’est un phénomène d’imitation ?
Au minimum, oui.
Quelles sont les conséquences de la médiatisation actuelle des agressions ?
Les élèves disent que c’est bien, parce que maintenant les collèges sont des endroits dangereux.
Et ça leur fait plaisir ?
Oui.
Finalement, vous êtes affrontés aux problèmes inhérents à la cité d’à côté ?
Oui. Ce n’est pas un problème propre à un collège ou à un établissement scolaire. C’est une situation générale.
Propos recueillis par Hervé Bizien
* Le prénom a été changé.
Le mois de mai est propice aux conflagrations sociales. Qu’en sera-t-il du cru 2010 ? Le mois d’avril, déjà, a été
marqué par une grève des transports. Ce 12 mai, les enseignants ont à leur tour appelé à la grève pour protester contre les « coupes budgétaires » et les suppressions – ou plutôt les
non-remplacements – de postes. Les syndicats fourbissent leurs mégaphones en prévision de la réforme annoncée des retraites, dont ils savent ne rien avoir à craindre puisque le président de la
République a déjà fait savoir qu’on ne toucherait pas à l’essentiel – à savoir, à la sacro-sainte répartition. Et dans ce contexte, François Fillon vient d’annoncer le gel des dépenses publiques
pour trois ans, ce qui n’aura rien pour plaire aux fonctionnaires.
Les traditionnelles manifestations organisées par les syndicats le 1er mai n’ont, certes, pas attiré la foule des grands jours. Si les patrons des grandes confédérations voulaient en faire un
test avant la réforme des retraites, c’est raté : à Paris, 45 000 personnes ont défilé – à peine le quart de ce que les cortèges avaient mobilisé l’an dernier. Encore s’agit-il du chiffre retenu
par les organisateurs : la police, quant à elle, a compté 21 000 manifestants. Une gifle.
Or cette gifle arrive un mois et demi seulement après l’échec cuisant de la droite aux élections régionales et au moment où Nicolas Sarkozy s’enfonce dans les sondages. On aurait pu s’attendre à
ce que les syndicats recueillent les fruits du désamour, surfent sur la victoire – certes relative, mais néanmoins… – de la gauche, rassemblent les mécontents.
C’est le contraire qui s’est produit. Bernard Thibault, François Chérèque, Jean-Claude Mailly peuvent se gratter la tête : le syndicalisme n’est pas moins en panne que la politique. La nouvelle
n’est d’ailleurs pas bonne non plus pour les partis de gauche ; elle s’inscrit dans la logique qui a conduit la moitié du corps électoral à faire l’élection buissonnière au mois de mars.
Nous sommes entrés, semble-t-il, dans une période d’attente. Qu’attend-on ? La crise financière se rappelle au bon souvenir des peuples ; on se demande si d’autres Etats ne vont pas subir le sort
de la Grèce, combien de temps tiendra l’euro et si le dernier plan de sauvetage suffira à éviter le pire ; aux grèves des bus caillassés dans les banlieues succèdent les débats sur la burqa et
les affaires de polygamie ; l’enterrement du deuxième volet du Grenelle laisse indifférent le bon peuple, qui apprend que les avions ne volent plus pour cause d’éruption volcanique et que la
première puissance du monde se montre impuissante à endiguer la marée noire géante qui menace ses côtes, faute de parvenir à fermer un puits sous-marin.
A la télévision, les Français regardent ces Grecs, dont l’Etat est acculé à la faillite par les spéculateurs et pour lesquels l’Europe entière est invitée à se serrer la ceinture, affronter
durement la police parce qu’ils refusent, alors que leur pays est pratiquement en faillite, de perdre leurs 13e et 14e mois de salaire. Et si rien n’est fait, leur dit-on, le même sort menace
l’Espagne, le Portugal, l’Irlande… Pourquoi pas, à terme, la France ? On a l’impression que le temps est suspendu en attendant de savoir dans quel sens penchera l’Histoire.
Dieu merci, le joli mois de mai est aussi celui de la Sainte Vierge. « C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, A la Vierge chérie, disons un chant nouveau… » proclame un vieux
cantique. Et le pape Jean Paul II déclarait en 1979 : « C'est en effet son mois. Le temps de l'Année liturgique et ce mois de mai nous invitent à ouvrir nos cœurs à Marie d'une façon toute
spéciale. »
N’est-elle pas reine de France ?
Eric Letty
éditorial du n° 827 actuellement en kiosque (www.trouverlapresse.com)